mercredi 7 décembre 2011

À travers les yeux

Comment rester insensible face aux portraits réalisés par Fazal Sheikh ? On y retrouve ce que tout grand et rare portraitiste a le don d’offrir, celui de laisser son sujet converser avec le spectateur. Le portraitiste, qu’il soit photographe ou peintre, devient le trait d’union. Son pinceau ou son objectif est l’instrument ouvrant l'harmonie et l'interaction. L’artiste disparait au profit de l’observateur et de l’acteur.

Né à New York en 1965 et diplômé de Princeton en 1987, Fazal Sheikh a toujours travaillé avec des populations déplacées en Afrique de l'Ouest, au Pakistan, en Afghanistan, au Brésil, en Inde... En 1994, le New York Times l'a inclus dans les 30 personnalités de moins de 30 ans les plus susceptibles de changer la culture des 30 prochaines années. En 2001, il a entrepris une série de publications traitant des problèmes liés aux droits de l'homme : l'International Human Right Series (IHRS).

Sa manière de travailler y est pour beaucoup, son approche est intimiste. Il "n’accroche" pas un portrait en passant, il s’investit pleinement en vivant de longues semaines au sein des familles et des clans qu’il photographie. Ce ne sont pas de simples clichés, ce sont des histoires, celle des moments d'une vie quotidienne que raconte chaque sujet à travers ses yeux. Les mimiques, les sourires affichés ou figés, les grimaces remplies de douceur plongent le spectateur dans l’histoire de ces femmes, de ces hommes, de ces enfants. Fazal Sheikh permet un face à face intime et direct.

Moksha, "le paradis"

Le livre relate les histoires tragiques de ces femmes hindoues qui devenues veuves, sont abandonnées et souvent maltraitées. Elles sont obligées de quitter leur foyer pour se réfugier dans la ville sainte de Vrindavan où elles sont, depuis plus de 500 ans, de milliers à perpétrer le culte de Krishna pour d’hypothétiques perspectives.

Fazal Sheikh raconte : "Les histoires que ces femmes m’ont racontées – sur leur mariage alors qu’elles étaient encore enfants, sur les sévices infligés par leur mari, qui les quittait parfois, les mauvais traitements de la part de leur belle-famille, la disparition du respect de soi, la perte de leurs droits juridiques et économiques – tout cela m’a montré la vulnérabilité des femmes dans la société indienne traditionnelle. J’ai compris que, même aujourd’hui, alors que l’Inde rejoint rapidement le groupe des nations les plus évoluées du monde, depuis leur conception, leur sexe même transforme de nombreuses femmes en victimes potentielles d’un système patriarcal qui entérine tacitement leur exploitation, les mauvais traitements qu’elles endurent, voire leur mort. (…) Quand je lis dans la presse les louanges adressées à l’Inde pour son entrée miraculeuse sur la scène économique mondiale, je m’interroge sur l’avenir des femmes dans un pays qui avance très vite vers un avenir glorieux."


Ladli, "fille adorée"

Retrace ce calvaire pour bons nombres de familles où traditions liées au poids de la société transforment la venue d'une petite fille dans la famille en un fardeau. Les familles devront se sacrifier pour constituer la dot obligatoire pour intégrer la famille de son futur époux. Le photographe a travaillé en étroite collaboration avec des organisations indiennes, ce qui lui a permis de rencontrer ces fillettes répudiées et maltraitées. Elles ne sont pas les seules, car de nombreuses femmes porteuses de foetus de filles se font avorter dans des conditions inimaginables. "Dépensez cinq cents roupies aujourd’hui, économisez-en cinquante mille demain, allusion aux économies réalisées par une famille grâce à l’avortement du foetus, en évitant ainsi le coût d’une dot, indispensable pour marier une fille".

D'autres livres de l'auteur ont été édités. La liste importante de ces oeuvres et de ses reportages est à voir et à lire sur son site internet.